• Trafiquant de Spleen

     

    Extrait de "La maison de sable" J-C Lalanne : "Trafiquant de Spleen" 2002 

     

    Il n’y a pas de chiens jaunes au Mexique et je ne veux pas crever. Les chats noirs courent dans ma tête malade, je marche entre les croix de bois, j’embrasse le sol rouge de la guerre et mes mains tremblent. Je saisis le revolver dans un mouvement rapide et je tire sur une ombre qui s’écrase aussitôt. Je tire en me cachant mais avec plaisir. Le gros pantin sadique se tient le ventre et essaie de retenir son sang, il gesticule un peu et s’abat dans un cri. De cette terre d’Afrique je retiens les cauchemars et les cris d’enfants. La maison de sable de Sanéto était unique, pour le reste du monde, la cause était entendue : priorité à la raison d’argent. Au diable mes médiations ! Je resterais à jamais un clown sans amour, vivant de rêves et de chimères, un déraciné, un mal-aimé, un enfant qui refuse le monde oppressant des adultes. Mes parents ont eu une mort officielle, la mienne ne sera pas enregistrée à l’État Civil, la mention « disparu » me conviendra parfaitement. Mon corps et mon âme seront ensevelis avec mes frères de couleur dans cette Afrique mutilée. Je ne retournerai pas à Sanéto, j’avais rendez-vous avec cet homme à la figure ronde, comme jadis il me regardait par-dessus ses petites lunettes d’écaille :
    Vous êtes l’homme qu’il nous faut. Je l’observais sans répondre. Il était nécessaire que ce monstre disparaisse, il avait tué trop d’être humains. Le gros ‘Bin’ ordonnait la mort, il oppressait son peuple, il était tyrannique et sanguinaire, la terre d’Afrique souffrait une fois de plus d’une blessure profonde et purulente. Le petit homme à la figure ronde avait l’air satisfait de ma réponse, il enlevait ses lunettes, me serrait la main longuement et s’éloignait d’un pas décidé. Ma décision était prise, je n’avais plus rien à perdre, plus rien à gagner, j’étais à la croisée des chemins. Cette mission suicide me convenait parfaitement, comme jadis, c’était pour la bonne cause. J’allais être l’instrument de mort. Je n’étais pas un justicier mais plutôt l’exécuteur, j’allais libérer pour un temps ce pays qui souffrait. Bien sûr un autre remplacerait le dictateur mais le mot liberté pour quelques jours, quelques mois peut-être, prendrait une autre dimension. Les tyrans devraient avoir une fosse commune dans laquelle on les jetterait sans distinction. Étrange naïveté que la mienne ! Le petit homme rond aux lunettes d’écaille avait dressé un plan que je devais suivre à la lettre, il fallait que je réussisse pour prouver une fois de plus qu’il existe partout des hommes libres. J’écrivais une longue missive à Florence sans la tenir au courant du projet. Je lui expliquais que le destin de l’homme ressemblait à un arc-en-ciel, il s’élevait très haut et retombait dans un endroit toujours inconnu, dans une vallée, peut-être au flanc d’une colline en fleurs. Je lui confiais mon rêve, mon hallucination permanente et je terminais en soulignant d’un grand trait que je ne l’oublierai jamais. J’emportais son souvenir jusque dans ma tombe. Dans cette nuit de décembre, je faisais les cent pas murmurant mes erreurs, marmonnant mes regrets. Le petit avion d’acier gris semblait fixé à la piste de béton. Vêtu de chaussures souples, d’un pantalon de toile bleu et d’une veste kaki flanqué de ma petite valise noire, j’attendais dans cet aérodrome civil que les choses et les gens arrivent. Les événements allaient se préciser. Le pilote était planté devant moi, me jaugeant du regard, pesant nos chances de réussite. Il n’avait pas l’air convaincu et ne me posa qu’une question :
    Prêt ? Je ne lui répondais rien et je prenais place à l’arrière de l’appareil. Je dus faire face à une deuxième question :
    Ça ira ? Les deux réacteurs grondaient et crachaient une flamme en forme de pieu, je levais énergiquement mon pouce. Les chiens de paille doivent mourir, c’est le sacrifice de notre liberté. Le crime est nécessaire, il faut sécher les larmes des enfants, le regard incertain de leur mère ne scrutera plus l’horizon en vain. Trente-trois ans pour mourir, trente-trois ans pour rire, aimer, trente-trois ans pour ne pas comprendre, pour ne pas savoir où se cache la vérité. Je voulais sortir de l’enfer, oublier, mais ce n’était pas possible, mon cauchemar était le plus fort. J’avais toujours entendu les loups hurler, Aujourd’hui ils entrent dans nos mausolées, ils ont égorgé nos enfants et se sont perdus. La seule preuve de ce drame sont les petites taches rouges sur la neige de notre hiver éternel. Le petit avion nous posa sans encombre sur une piste de fortune éclairée par des brasiers, je m’arrachais de l’oiseau de feu qui repartait aussitôt. Dans vingt-quatre heures je m’envolerais de ce même endroit à bord du même avion si tout se passe bien. Je remontais anxieusement mais sans fébrilité mon fusil à lunette, un frère noir m’accompagnait à mon poste de guet. Le soleil se levait, nous nous enfoncions dans la brousse d’où s’échappait un murmure. Je suivais mon compagnon de fortune ou d’infortune. Nous arrivions à proximité d’une grande maison blanche, c’était là que vivait le dictateur entouré de ses chiens et de sa garde personnelle. Nous étions embusqués à deux cents mètres environ, de cet endroit il m’était possible d’abattre le fauve. Une première fois le gros homme était apparu à l’une des fenêtres mais je ne saisis pas l’occasion. Enfin il s’installa sur la terrasse où quatre servantes lui amenaient un petit déjeuner copieux, les gardes autour de lui ne se souciaient pas du danger. Difficile d’imaginer que cet homme jovial au rire sonore était responsable de tant de crimes. J’inscrivais la croix de la lunette sur sa tête et comme dans un rêve j’appuyais sur la détente. Le gros homme restait dans son fauteuil sans bouger et tour à coup il s’écroula renversant table et chaises, la mort du bourreau n’est jamais pénible. Déjà autour du mort le monde s’agitait. Gesticulant des bras les militaires essayaient de situer le point de départ de la balle meurtrière. Il ne nous restait plus que la fuite, le chemin par lequel nous devions retrouver notre liberté. Mon compagnon courrait à perdre haleine et m’incitait à me presser autant que lui pour éviter la mort. Une abeille de feu fit couler de sa nuque un sang rouge foncé, presque noir, il se coucha lentement, ses jambes ne répondaient plus et ses yeux fixaient le ciel. Je sautais pour éviter son corps, je n’avais rien d’autre à faire qu’à courir. Dans ma mémoire le souvenir de Florence m’obsédait, le bonheur possible dans ce moment pénible m’apparaissait comme une réalité. J’avais tué l’homme du mal, je sentais mes forces me trahir. Je ne reconnaissais plus mon chemin de repli, ce chemin que tout homme raisonnable doit se réserver. Je m’enfonçais dans cette brousse inconnue, dans cette végétation intense, les abeilles de feu me laissaient un moment de répit. Je pensais alors qu’un autre que moi serrerait dans ses bras cette fille aux yeux clairs qui aurait pu être mienne. Elle lui dirait les mêmes choses sur le ton le plus romantique qui soit, sa bouche s’écraserait contre la sienne et moi je vais crever comme un chien sur cette terre d’Afrique qui ne voulait pas reconnaître en moi l’un de ses enfants. La mort allait me saisir à bras le corps comme un enfant trop attendu, cette fois je ne m’en tirerais pas au meilleur compte, je n’avais aucune chance, le Seigneur n’était pas de mon côté, il n’ordonna pas de miracle, le monde pour moi avait toujours été un grand désert aride. Sur cette île, j’aurais aimé vivre longtemps avec elle, je l’aurais bercée comme une enfant, je l’aurais aimée comme il n’est pas possible d’aimer mais Sanéto était hors du monde et s’étalait comme un songe dans mes yeux fatigués. Traqué comme un animal, je fuyais mon destin, je retardais l’échéance. Mon avenir était limité, je savourais mes derniers instants avec la plus grande conviction, le plus d’intensité possible. J’avais raté ma vie, je voulais réussir ma mort. Mais peut-on sortir de ce théâtre sans ennuis nouveaux, sans tortures ? Comme les comédiens j’avais répété mille fois ce dernier acte, je m’appliquais donc à mourir. Je rebroussais chemin, faisant face à mes poursuivants. Je ne tardais pas à les entendre, je serrais très fort mon fusil de la main droite. Dans un ciel sans nuages Florence m’observait. Elle m’attendait car elle m’aimait, je crus entendre sa voix dans le lointain. De son piano s’envolaient des notes magiques, ses mains se promenaient sur le clavier et effleuraient à peine les touches. Je les aimais, ses mains, elles étaient douces et délicates, je les sentais sur mon front brûlant. Elle me tendait les bras, son sourire un peu triste m’accordait des circonstances atténuantes. Les trois hommes devant moi tirèrent ensemble, les abeilles me transperçaient de part en part, ils tirèrent encore une fois, de nouvelles brûlures me déchiraient le ventre. Mes yeux ne me donnaient plus l’image exacte de la nature qui m’entourait. Je plongeais une dernière fois dans ce grand ciel bleu de mon enfance, à cet instant Florence me prit la main. Le soleil était haut dans le ciel et semblait dominer les événements. Les trois hommes n’étaient plus que des ombres au pays de la lumière. L’Afrique m’écrasait une deuxième fois. Je ne sentais plus mes membres et mon être tout entier n’appartenait plus qu’à elle, je revivais en elle pour mieux l’adorer. Au coeur de la forêt un immense espoir était né sur un lit de feuilles et de branches. Les raisons du coeur sont toujours les plus importantes. Nous revendiquons le droit de mourir par amour, de mourir pour notre idéal, vivre et mourir pour ceux que l’on aime même si ce n’est pas en accord avec les grands principes de notre monde décadent.

     

    Paris, 1971.