• Le Journal de "L"

     

    Extrait du "Journal de L". J-C Lalanne 2013

     

     

     

                En 2012, c'est un été pourri rempli de vague à l'âme. Quelques jours de repos pour les deux saltimbanques, moment d'incertitude, la musique est absente. Il y a bien cet espoir caché au fond des tripes, cette envie de voyage vers d'autres aventures. L'horizon incertain et de vagues projets, la tristesse est bien là et occupe l'espace, cette arme redoutable qui détruit les meilleurs intentions.  Marie-Lou se souvient d'une musique de Springsteen et Larsky balance les mots qui lui sortent des tripes, les deux amants sourient sur les accords majeurs. Le soleil s'installe et chasse les cauchemars de ces corps en souffrance. Le titre est racoleur : « Le temps des assassins ». Les dernières notes sont rangées dans la petite boîte noire, le chat noir applaudit, il sait que c'est gagné. Deux verres de vin rouge, les deux rires se mélangent, il n'y a plus d'absence. Bientôt ce sera le départ pour une cinquantaine de concerts de fin juillet à fin décembre. D'abord « l'air pur des Vosges » et celui de la Suisse, ils donneront le meilleur et les corps épuisés se retrouveront ensemble pour une nuit de repos loin des villes hostiles. Larsky décroche le téléphone, Marie-Lou l'interroge : « Tu appelles qui? »  « Bruce Springteen pour lui demander si ça l'emmerde qu'on lui pique sa musique...» Les deux verres se remplissent et quand Ludo débarque, c'est dans la bonne humeur. Au risque de se répéter : l'amitié, la tendresse sont des accords majeurs. La visite de Looping, un ami de Larsky, donne une envie d'aimer et réveille les souvenirs abîmés par trop d'inconséquences. Looping comme Larsky n'est pas un enfant de cœur et les flics longtemps s'y sont cassés les dents. A la fin des années 70, il plonge pour trafic d'armes et violence avec armes, trois ans et demi de centrale pour un nouveau départ. Ce passage en enfer raisonne dans la tête. A 60 balais il promène lui aussi son spectacle avec Frida sa compagne. Un couple sans histoire pour ces joueurs de blues. En 1979 Looping s'est acheté une ligne de conduite, il abandonne son rôle d'Apache pour une vie différente qui sent bon la paix des braves. Il sait bien que Larsky n'est pas aux mieux de sa forme et que les vieux démons habitent son cerveau. Il le persuade de ranger son flingo pour ne pas tout détruire et sombrer dans la mort. Avec Frida et Marie-Lou ils font cause commune et dissuadent le vieux de commettre un crime. Les deux anciens voyous se donnent l'accolade pour sceller l'amitié et éviter le drame. Larsky a perdu douze kilos en dix mois. Dans ses rêves les plus fous, il tranche la gorge du prédateur sous le regard inquiet du chat noir. Looping l'a convaincu de rester l'arme au pied, de laisser l'autre crever dans sa merde quotidienne. Il y a cette blessure qui ne cicatrisera jamais mais il y a aussi la vie de Marie-Lou, celle de Frida, de Ludo, cette putain d'amitié qu'on ne peut sacrifier au nom de la connerie. Larsky capitule sous le poids des sentiments. Il se rattrape à l'espoir qu'un jour, lorsqu'il se sentira proche de la fin, il ira le buter comme jadis l'ami Corse l'avait fait et qu'il s'éteindra à deux pas de la « sous-merde » qu'il aura refroidi. C'est un crime obligé, un signe du destin.

     

                Le destin parlons-en : il joue parfois des tours.  Un jour gris de novembre, c'est la mort de l'ordure au bout d'une overdose. On le retrouvera dans une rue de la ville, raide comme la justice. On l'enterrera bien trop loin, le carburant coûte cher et Larsky n'ira même pas cracher sur sa tombe. Il sablera le champagne dans son terrier, on peut dire que son flingue repose au râtelier. La mort du prédateur lui enlèvera le poids de cette souffrance  qui occupe ses nuits. Looping a le sourire des jours heureux, Frida et Marie-Lou caressent leur guitare pour un instant magique et une invitation. La nostalgie n'est plus ce qu'elle était et les journées s'écoulent dans un calme olympien. Les vieux amis de Larsky ont fait le déplacement, les accents chantant de ces gens du Sud habillent le silence et offrent une part de rêve. C'est Jean-Lou qui débarque de sa Polynésie, lui, l'ancien Toulonnais qui déballe ses souvenirs de guerre devant Marie-Lou et Ludo qui retrouvent le sourire d'un bonheur affiché. Il raconte que Larsky avait investi un des bars de la côte qu'il avait rebaptisé : « Ambassade de Roumanie », ce bar où il chantait, pour un peu d'amertume et de douceur, un rock décadent qui parle de tendresse et de fureur de vivre. La grande banderole : « Ambassade de Roumanie » est restée sur la façade du bistrot les trois longs mois d'été. En septembre, les flics qui n'ont aucun humour, ont demandé de décrocher l'écriteau, trop tard tout le monde avait bien rigolé. François Gianni le Corse, interroge le vieux sur ses intentions, ils débouchent une bouteille et Larsky le rassure, la guerre est bien finie. C'est une dernier voyage pour une sombre histoire, les dieux sont fatigués.  Marie-Lou prend la main de son compagnon, elle lui dit que le jardin ne tient pas ses promesses mais qu'il y aura quand même suffisamment de nourriture terrestre. Elle lui montre le rosier sur la tombe de Pitou la chienne, des fleurs magnifiques, c'est une façon d'aimer, une manière d'exister et de ne pas oublier.

     

                Le volant dans les pognes, la volonté de se battre, le vieil Indien s'accroche aux espoirs les plus fous. Marie-Lou interroge les cartes routières, le fourgon bouffe le macadam, deux heures de route chacun,  les paysages défilent à travers le pare brise. La vendeuse de frites en fait un maximum pour gâter les oiseaux de passage. Elle parle de sa vie, de son envie de liberté, au bord de la quatre voies elle se met à rêver dans le bruit incessant des véhicules. «C'est votre fille ? » « Non Madame, c'est ma compagne ». « Excusez-moi ». « Rien de grave je vous assure... ». Et la vendeuse de frites se met à gamberger sur un futur possible, un besoin d'exister. Après une longue route sous un ciel un peu gris le fourgon trouve sa place sur un parking encombré. Toutes les tribus sont là, sur le sentier de la guerre ou celui de la paix. Une bise pour Marie-Lou de la part d'une Indienne, une bise à Larsky de la part d'un jeune punk.  Il partageront la scène avec René Binamé en Vendée, à St Imier en Suisse et sans doute à Rennes en septembre. Cela fait des années qu'ils se croisent sans jamais se rencontrer. Le retard est comblé, c'est le bonheur assuré. Ça sent bon la musique et la fraternité. « Bienvenue en terre antifasciste » et le couple balance tout ce besoin d'aimer, déjà devant la scène une bande d'Indiens s'agite. Dans un village perdu à une centaine de bornes vers quatre heure du matin, les oiseaux font leur nid au plein cœur de la nuit sur le parking d'un cimetière. Larsky prend la main de Marie-Lou et ils basculent ensemble dans un sommeil profond. Le chat noir bien tranquille se cale sur un nuage et la lune se cache pour ne pas déranger. Les cloches de l'église réveillent les intrus, le petit peuple se presse, c'est la messe du dimanche, juste avant l'apéro. Le fourgon redémarre, encore 400 kilomètres et c'est une autre ville, dans un lieu improbable pour un concert unique, encore une fois le couple balance son tempo, encore une fois des gens gonflés par l'espérance d'une vie ordinaire baignent dans la musique et l'envie d'un voyage au-delà des limites.  Des fachos identitaires venus pour en découdre, se font péter la gueule comme des merdes. Pour ne pas être en reste, à distance respectable, ils font le salut nazi. A la première alerte ils se mettent à courir. Larsky tient dans sa main un flingue imaginaire.  Quand ils ne sont pas nombreux, ils ne sont pas dangereux, ce sont surtout des lâches. Place Arnaud Bernard à Toulouse, ils ont quand même eu le temps de faire des dégâts, les loups sortent du bois. Une cinquantaine d'Indiens se tassent dans la cave et le couple envoie le bousin. Les souvenirs se bousculent et encombrent le cerveau de Larsky fatigué. Beaucoup d'amis sont morts d'avoir trop existé, c'est ce manque d'amour, ce manque de tendresse et de fraternité, une dure réalité. L'espoir est ailleurs dans un monde sauvage encore inhabité.