• La Mémoire du Chien

     

    Extrait du "Passager de l'ombre" J-C Lalanne : "La Mémoire du Chien" 2006 

     

    Azor n’est pas commode, il a remplacé sa mère morte il y a sept ans. C’est un molosse, une sorte de berger allemand tout en puissance et en muscles. L’autre chien s’appelle Silence. Il est toujours aux aguets prêt à bondir, d’une race mal définie il est plus petit qu’Azor mais tout aussi baraqué. La muette peut faire confiance à ses chiens et réciproquement. Elle se dit que le paradis c’est ici entre ciel et terre. Quand le soleil du mois de mai s’écrase sur la façade et inonde de lumière la grande pièce à vivre. Quand la pluie ou le crachin change le paysage en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Quand le tonnerre gronde Madeleine ne l’entend pas mais elle voit dans le ciel de terribles éclairs. Quand le temps est clair elle aperçoit dans le lointain à la lisière du monde le Mont St Michel de Brasparts. La muette n’a pas peur de la mort ni de la vie. Elle montre une apparence fragile mais il ne faut pas s’y fier. Un jour un chasseur de Carhaix s’est aventuré un peu trop près. Peut-être par curiosité ou tout simplement avec l’espoir de ramener un lapin ou un lièvre. Subitement il a vu deux paires de mâchoires, de ces deux gueules de chien sortait un grognement sinistre. Un peu en retrait une madone habillée en homme un fusil à la main et le doigt sur la détente. La muette bougeait son fusil, cela voulait dire :
    Partez, vous n’avez rien à faire ici. L’homme a fait demi-tour et les chiens n’ont pas bougé d’un millimètre. Quand il s’est retourné la madone n’était plus là. Les promeneurs sont rares, le chemin n’est pas facile, les talus sont hauts, couverts de ronces et d’ajoncs. L’approche est compliquée sans oublier les orties qui sont particulièrement grandes et agressives. On peut contourner Keranezo et arriver par l’ouest en suivant un immense champ. Mais là il faut remonter par le sentier et la pente est abrupte. On imagine le pire alors que ce petit chemin fait de pierres, d’ardoises et de mousse mène tout droit chez Le Dantec en à peine huit cent mètres. Mais on ne voit rien alors on imagine, on se fatigue et on rebrousse chemin. L’accès par l’est est impossible à moins de s’armer d’une volonté sans faille. Par le nord n’en parlons pas : le ruisseau et les marécages ont vite fait de vous esquinter le moral. Keranezo est au milieu de tout ça, un îlot dans la nature, un animal que l’on a un jour domestiqué sans prendre le temps d’apprivoiser ce qu’il y avait autour. Les oiseaux y ont établi leurs colonies : mésanges, rouges-gorges, merles, pigeons, tourterelles, quelques aigrettes à cause du marécage, des corbeaux, des buses et j’en passe. La maladie avait décimé tous les lapins mais ils sont revenus on ne sait comment. Les renards glapissent sous les fenêtres mais ils ne peuvent rien voler car la muette, sa mère et le père Le Dantec en son temps abritent les volailles dans l’ancienne écurie pour la nuit.

     

    François se présente chez Pierre. Il a téléphoné en fin de matinée et il est environ quinze heures. En attendant son ami qui est occupé avec un client il patiente en feuilletant sans conviction des magazines. La secrétaire lui propose un café qu’il refuse. Le bureau de Pierre est à l’étage, un homme en sort visiblement satisfait.
    François, tu peux monter. Il se dirige vers l’escalier sans se presser, monte et s’installe dans le bureau.
    Tu bois un verre ? François refuse poliment et annonce :
    J’ai décidé de vendre le garage. Il ajoute non sans malice :
    Je sais que tu t’intéresses à mon affaire. Pierre s’embrouille un peu et retrouve sa superbe mais François ne le laisse pas prendre son envol.
    Je le vends cent cinquante mille euros et je suis pressé. Pierre a besoin d’air, le prix est très intéressant. - Je suppose que le stock est en plus ? - Tu supposes bien. - Il te faut une réponse quand ? - Tout de suite. Pierre se laisse tomber sur son fauteuil une deuxième fois. Il appelle son banquier, son notaire et il sort son carnet de chèques.
    Cinquante mille maintenant et le solde chez Maître Cantin dans deux mois. Il ajoute :
    Il me faudra au moins un an pour te régler le stock. Les deux hommes se donnent rendez-vous le soir même au restaurant. Pierre comprend que Nicole et Julien ne font pas partie des projets de son ami. Il est vingt-deux heures lorsque François se décide à appeler sa compagne.
    Je suis au restaurant à Paris, je ne suis pas parti comme prévu. Je ne rentre pas. En fait je ne rentrerai plus... Nicole tente un :
    Ce n’est pas possible, tu as gâché cinq ans de ma vie ! François répond :
    Tu as volé cinq ans de la mienne. Nicole s’accroche sans conviction. Elle est un peu sous le choc et répète les mots sans importance d’une vie banale :
    Et tes affaires, tes costumes, tes cravates et le reste ?
    Tu en fais ce que tu veux, je n’en ai pas besoin, tu ne me connais plus, je suis redevenu l’autre...on ne se doit rien sauf le respect. Nicole ajoute :
    C’est fini ? François juge qu’il est judicieux de conclure :
    C’est fini. Et il raccroche. Quand il prend congé de Pierre il est minuit passé. Pendant plus d’une heure il arpente les rues du treizième arrondissement sans but précis. Son téléphone portable annonce un appel, c’est Pierre : - Allô François, je n’arrive toujours pas à dormir, tu es sûr que ça va ? - Oui ça va, je rentre à l’hôtel. - Ma femme est au courant pour Nicole et toi, tu aurais pu dormir à la maison. - Non, je pars demain matin. - François, sur les listes du stock il y a ta Mercedes, c’est une erreur ? - Non, je n’en ai plus besoin. - Tu es sûr ? - Absolument. - Tu n’es pas malade ? François marque un temps d’arrêt avant de répondre :
    Non ça va, on se retrouvera en juillet chez le notaire. Et il ajoute :
    Ne m’appelle plus sur mon portable, je vais te donner mon adresse en Bretagne, là-bas on a pas le téléphone. Pierre tente une dernière fois d’en savoir un peu plus : - Tu es sûr que ça va François ? - Je vais te confier un secret : je n’ai jamais été aussi bien. Il coupe la communication. Il est presque deux heures du matin, il recommence à pleuvoir. François s’abrite dans une petite impasse, il est seul mais à Paris on n’est jamais seul bien longtemps. Il pose son téléphone portable et écrase l’appareil d’un coup de talon. Pour achever le travail il donne un dernier coup de pied dans le gadget qui se déglingue en mille morceaux. Il sort de l’impasse, dénoue machinalement sa cravate et laisse tomber le bout de tissu sur le macadam. Il ouvre le col de sa chemise et respire goulûment l’air pollué de la capitale.