• Extrait de "L'Envie d'un ailleurs" 2015.

     

    D'où me vient cette frénésie de chanter tout le temps ? Je ne sais pas, c'est comme ça depuis toujours, c'est le seul truc que j'ai trouvé pour survivre sans bosser. Au début je chantais dans la rue, je devais avoir 16 piges et l'air d'un chat écorché en quête de nourriture, j'avais une drôle de lueur dans le regard. Un mec très élégant en costume et cravate me sourit et dépose un billet de cinquante francs dans ma casquette, ce n'est pas la première fois que je le vois mais d'habitude il met une ou deux pièces de monnaie. Cinquante francs c'est énorme, nous sommes en décembre 1963. L'affaire ne s'arrête pas là, il me demande si je peux venir chanter chez lui et faire exactement la même chose mais cette fois avec un micro. Je lâche : « Pas de problème monsieur, mais c'est où chez vous ?

     

    - À côté, au cabaret, à une centaine de mètres, vous n'avez plus qu'à me suivre ».

     

    Il me vouvoie, c'est marrant mais je trouve ça bizarre et complètement irrationnel. J’emboîte le pas du monsieur, je n'ai rien d'autre à faire, je suis quand même un peu inquiet. Devant la porte de l'établissement je me dégonfle et je lui dis que je ne me sens pas à la hauteur. En guise de réponse il m'entraine à l'intérieur en me prenant par les épaules, il me sert un coca au bar et il ordonne à un gros bonhomme de s'occuper de moi. Le gros m'emmène sur la scène, il me demande si j'ai une guitare, je lui réponds que non. Il me met un micro dans la pogne et il me dit de ne pas chanter trop près de l'engin. Il place deux retours de scène, un de chaque côté, il appelle ça des « bains de pieds ». Il me lâche « Quand tu veux ». J'attaque sur une chanson de Gilbert  Bécaud : « Qu'elle est lourde à porter l'absence de l'ami... ». Ca me fait drôle de m'entendre et j'utilise instantanément cette sensation nouvelle, à l'extrême limite, j'ai l'impression que quelqu'un chante à ma place, tellement la voix prend de l'amplitude, c'est très agréable et très valorisant. Monsieur Paul, le mec de tout à l'heure, s'installe à une table avec un autre mec et une femme blonde, la fille du bar à l'air très attentive, six autres personnes s'introduisent dans la salle. À la fin du morceau le gros gueule de la régie : « Continue ! ». J'enchaîne sur une chanson de Jacques Brel et enfin je chante deux de mes compositions. La brune du bar interpelle sa copine des vestiaires : « C'est Paul, il l'a trouvé dans la rue ! ». Monsieur Paul me rejoint sur la scène et me demande combien j'ai de morceaux. J’en ai 22 : une quinzaine de compositions et 7 reprises mais il y en a 2 qui ne sont pas prêtes… Il sourit et il me dit : « Une quinzaine ça suffira et deux ou trois autres en rappel, si les gens en veulent encore. Je suppose que tu ne chantes pas l'Ave Maria dit-il en rigolant. Comme un con je ne saisis pas son humour et j'enchaîne : « Si, je peux chanter l'Ave Maria… À l'orphelinat de St Vincent de Paul je chantais dans la chorale, j'étais soliste. » Monsieur Paul me demande alors d'interpréter ce morceaux, j’obéis. La douzaine de personnes présente dans la salle me regarde fixement et à la fin ils applaudissent debout. Ca me touche, je peux même dire que ça me touche énormément même si je trouve cela complètement irréaliste, je suis pourtant à des lieux de comprendre ce qui se passe. Monsieur Paul m'entraîne au bar : « Tu commences demain soir, 100 francs par prestation, c'est bien payé, je ne donne pas plus c'est pareil pour tout le monde. Tu passeras vers minuit et surtout ne change rien, refais exactement la même chose et laisse un peu plus de temps entre les chansons. Le lundi le cabaret est fermé, donc on est parti pour un mois, six jours par semaine. Comment tu veux t'appeler ? Il te faut un nom de scène, tu comprends ? » Je réponds bêtement : « Je m'appelle Jean-Claude, ça ira ?

     

    - Bon c'est d'accord, par contre, tu vas venir avec moi, il te faut des fringues. »

     Et monsieur Paul m'entraîne dehors. J'en profite pour lui dire qu’en général c'est mon pote Papillon qui m'accompagne à la guitare, je précise qu'il a son ampli, un Vox et que sa gratte c'est une Ibanez. « Pas de problème, je vous ai déjà vu tous les deux dans la rue à plusieurs reprises, c'est d'accord mais je ne peux donner que 100 francs pour vous deux, pas plus. » Et il répète : « c'est pareil pour tout le monde ». Quand je sors du magasin de vêtements, je ne suis plus le même. J'ai l'air d'un séminariste en rupture de ban : pantalon noir, chemise noire, chaussures noires, le tout bien caché par un manteau noir lui aussi, le manteau (un genre de loden) c'est un cadeau du magasin, il n'est pas neuf mais je m'en branle, j'ai chaud, je suis bien. Sans arrêt je regarde ma gueule dans les vitrines et j'ai l'impression d'être un autre, je ne me trouve pas beau mais plutôt inquiétant. De retour au cabaret j'apprends que je remplace une chanteuse qui est malade, sur les affiches il y a une petite inscription : « Mademoiselle G, souffrante est remplacée par Jean-Claude : un espoir de la chanson française », c'est tout. C'est loin tout ça, c'est comme un bateau qui s'éloigne et qui finit par disparaître à l'horizon, c'est une envie de voyage, le besoin d'un ailleurs.


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    Extrait de "La maison de sable" J-C Lalanne : "Trafiquant de Spleen" 2002 

     

    Il n’y a pas de chiens jaunes au Mexique et je ne veux pas crever. Les chats noirs courent dans ma tête malade, je marche entre les croix de bois, j’embrasse le sol rouge de la guerre et mes mains tremblent. Je saisis le revolver dans un mouvement rapide et je tire sur une ombre qui s’écrase aussitôt. Je tire en me cachant mais avec plaisir. Le gros pantin sadique se tient le ventre et essaie de retenir son sang, il gesticule un peu et s’abat dans un cri. De cette terre d’Afrique je retiens les cauchemars et les cris d’enfants. La maison de sable de Sanéto était unique, pour le reste du monde, la cause était entendue : priorité à la raison d’argent. Au diable mes médiations ! Je resterais à jamais un clown sans amour, vivant de rêves et de chimères, un déraciné, un mal-aimé, un enfant qui refuse le monde oppressant des adultes. Mes parents ont eu une mort officielle, la mienne ne sera pas enregistrée à l’État Civil, la mention « disparu » me conviendra parfaitement. Mon corps et mon âme seront ensevelis avec mes frères de couleur dans cette Afrique mutilée. Je ne retournerai pas à Sanéto, j’avais rendez-vous avec cet homme à la figure ronde, comme jadis il me regardait par-dessus ses petites lunettes d’écaille :
    Vous êtes l’homme qu’il nous faut. Je l’observais sans répondre. Il était nécessaire que ce monstre disparaisse, il avait tué trop d’être humains. Le gros ‘Bin’ ordonnait la mort, il oppressait son peuple, il était tyrannique et sanguinaire, la terre d’Afrique souffrait une fois de plus d’une blessure profonde et purulente. Le petit homme à la figure ronde avait l’air satisfait de ma réponse, il enlevait ses lunettes, me serrait la main longuement et s’éloignait d’un pas décidé. Ma décision était prise, je n’avais plus rien à perdre, plus rien à gagner, j’étais à la croisée des chemins. Cette mission suicide me convenait parfaitement, comme jadis, c’était pour la bonne cause. J’allais être l’instrument de mort. Je n’étais pas un justicier mais plutôt l’exécuteur, j’allais libérer pour un temps ce pays qui souffrait. Bien sûr un autre remplacerait le dictateur mais le mot liberté pour quelques jours, quelques mois peut-être, prendrait une autre dimension. Les tyrans devraient avoir une fosse commune dans laquelle on les jetterait sans distinction. Étrange naïveté que la mienne ! Le petit homme rond aux lunettes d’écaille avait dressé un plan que je devais suivre à la lettre, il fallait que je réussisse pour prouver une fois de plus qu’il existe partout des hommes libres. J’écrivais une longue missive à Florence sans la tenir au courant du projet. Je lui expliquais que le destin de l’homme ressemblait à un arc-en-ciel, il s’élevait très haut et retombait dans un endroit toujours inconnu, dans une vallée, peut-être au flanc d’une colline en fleurs. Je lui confiais mon rêve, mon hallucination permanente et je terminais en soulignant d’un grand trait que je ne l’oublierai jamais. J’emportais son souvenir jusque dans ma tombe. Dans cette nuit de décembre, je faisais les cent pas murmurant mes erreurs, marmonnant mes regrets. Le petit avion d’acier gris semblait fixé à la piste de béton. Vêtu de chaussures souples, d’un pantalon de toile bleu et d’une veste kaki flanqué de ma petite valise noire, j’attendais dans cet aérodrome civil que les choses et les gens arrivent. Les événements allaient se préciser. Le pilote était planté devant moi, me jaugeant du regard, pesant nos chances de réussite. Il n’avait pas l’air convaincu et ne me posa qu’une question :
    Prêt ? Je ne lui répondais rien et je prenais place à l’arrière de l’appareil. Je dus faire face à une deuxième question :
    Ça ira ? Les deux réacteurs grondaient et crachaient une flamme en forme de pieu, je levais énergiquement mon pouce. Les chiens de paille doivent mourir, c’est le sacrifice de notre liberté. Le crime est nécessaire, il faut sécher les larmes des enfants, le regard incertain de leur mère ne scrutera plus l’horizon en vain. Trente-trois ans pour mourir, trente-trois ans pour rire, aimer, trente-trois ans pour ne pas comprendre, pour ne pas savoir où se cache la vérité. Je voulais sortir de l’enfer, oublier, mais ce n’était pas possible, mon cauchemar était le plus fort. J’avais toujours entendu les loups hurler, Aujourd’hui ils entrent dans nos mausolées, ils ont égorgé nos enfants et se sont perdus. La seule preuve de ce drame sont les petites taches rouges sur la neige de notre hiver éternel. Le petit avion nous posa sans encombre sur une piste de fortune éclairée par des brasiers, je m’arrachais de l’oiseau de feu qui repartait aussitôt. Dans vingt-quatre heures je m’envolerais de ce même endroit à bord du même avion si tout se passe bien. Je remontais anxieusement mais sans fébrilité mon fusil à lunette, un frère noir m’accompagnait à mon poste de guet. Le soleil se levait, nous nous enfoncions dans la brousse d’où s’échappait un murmure. Je suivais mon compagnon de fortune ou d’infortune. Nous arrivions à proximité d’une grande maison blanche, c’était là que vivait le dictateur entouré de ses chiens et de sa garde personnelle. Nous étions embusqués à deux cents mètres environ, de cet endroit il m’était possible d’abattre le fauve. Une première fois le gros homme était apparu à l’une des fenêtres mais je ne saisis pas l’occasion. Enfin il s’installa sur la terrasse où quatre servantes lui amenaient un petit déjeuner copieux, les gardes autour de lui ne se souciaient pas du danger. Difficile d’imaginer que cet homme jovial au rire sonore était responsable de tant de crimes. J’inscrivais la croix de la lunette sur sa tête et comme dans un rêve j’appuyais sur la détente. Le gros homme restait dans son fauteuil sans bouger et tour à coup il s’écroula renversant table et chaises, la mort du bourreau n’est jamais pénible. Déjà autour du mort le monde s’agitait. Gesticulant des bras les militaires essayaient de situer le point de départ de la balle meurtrière. Il ne nous restait plus que la fuite, le chemin par lequel nous devions retrouver notre liberté. Mon compagnon courrait à perdre haleine et m’incitait à me presser autant que lui pour éviter la mort. Une abeille de feu fit couler de sa nuque un sang rouge foncé, presque noir, il se coucha lentement, ses jambes ne répondaient plus et ses yeux fixaient le ciel. Je sautais pour éviter son corps, je n’avais rien d’autre à faire qu’à courir. Dans ma mémoire le souvenir de Florence m’obsédait, le bonheur possible dans ce moment pénible m’apparaissait comme une réalité. J’avais tué l’homme du mal, je sentais mes forces me trahir. Je ne reconnaissais plus mon chemin de repli, ce chemin que tout homme raisonnable doit se réserver. Je m’enfonçais dans cette brousse inconnue, dans cette végétation intense, les abeilles de feu me laissaient un moment de répit. Je pensais alors qu’un autre que moi serrerait dans ses bras cette fille aux yeux clairs qui aurait pu être mienne. Elle lui dirait les mêmes choses sur le ton le plus romantique qui soit, sa bouche s’écraserait contre la sienne et moi je vais crever comme un chien sur cette terre d’Afrique qui ne voulait pas reconnaître en moi l’un de ses enfants. La mort allait me saisir à bras le corps comme un enfant trop attendu, cette fois je ne m’en tirerais pas au meilleur compte, je n’avais aucune chance, le Seigneur n’était pas de mon côté, il n’ordonna pas de miracle, le monde pour moi avait toujours été un grand désert aride. Sur cette île, j’aurais aimé vivre longtemps avec elle, je l’aurais bercée comme une enfant, je l’aurais aimée comme il n’est pas possible d’aimer mais Sanéto était hors du monde et s’étalait comme un songe dans mes yeux fatigués. Traqué comme un animal, je fuyais mon destin, je retardais l’échéance. Mon avenir était limité, je savourais mes derniers instants avec la plus grande conviction, le plus d’intensité possible. J’avais raté ma vie, je voulais réussir ma mort. Mais peut-on sortir de ce théâtre sans ennuis nouveaux, sans tortures ? Comme les comédiens j’avais répété mille fois ce dernier acte, je m’appliquais donc à mourir. Je rebroussais chemin, faisant face à mes poursuivants. Je ne tardais pas à les entendre, je serrais très fort mon fusil de la main droite. Dans un ciel sans nuages Florence m’observait. Elle m’attendait car elle m’aimait, je crus entendre sa voix dans le lointain. De son piano s’envolaient des notes magiques, ses mains se promenaient sur le clavier et effleuraient à peine les touches. Je les aimais, ses mains, elles étaient douces et délicates, je les sentais sur mon front brûlant. Elle me tendait les bras, son sourire un peu triste m’accordait des circonstances atténuantes. Les trois hommes devant moi tirèrent ensemble, les abeilles me transperçaient de part en part, ils tirèrent encore une fois, de nouvelles brûlures me déchiraient le ventre. Mes yeux ne me donnaient plus l’image exacte de la nature qui m’entourait. Je plongeais une dernière fois dans ce grand ciel bleu de mon enfance, à cet instant Florence me prit la main. Le soleil était haut dans le ciel et semblait dominer les événements. Les trois hommes n’étaient plus que des ombres au pays de la lumière. L’Afrique m’écrasait une deuxième fois. Je ne sentais plus mes membres et mon être tout entier n’appartenait plus qu’à elle, je revivais en elle pour mieux l’adorer. Au coeur de la forêt un immense espoir était né sur un lit de feuilles et de branches. Les raisons du coeur sont toujours les plus importantes. Nous revendiquons le droit de mourir par amour, de mourir pour notre idéal, vivre et mourir pour ceux que l’on aime même si ce n’est pas en accord avec les grands principes de notre monde décadent.

     

    Paris, 1971.

     


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    Extrait du "Passager de l'ombre" J-C Lalanne : "La Mémoire du Chien" 2006 

     

    Azor n’est pas commode, il a remplacé sa mère morte il y a sept ans. C’est un molosse, une sorte de berger allemand tout en puissance et en muscles. L’autre chien s’appelle Silence. Il est toujours aux aguets prêt à bondir, d’une race mal définie il est plus petit qu’Azor mais tout aussi baraqué. La muette peut faire confiance à ses chiens et réciproquement. Elle se dit que le paradis c’est ici entre ciel et terre. Quand le soleil du mois de mai s’écrase sur la façade et inonde de lumière la grande pièce à vivre. Quand la pluie ou le crachin change le paysage en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Quand le tonnerre gronde Madeleine ne l’entend pas mais elle voit dans le ciel de terribles éclairs. Quand le temps est clair elle aperçoit dans le lointain à la lisière du monde le Mont St Michel de Brasparts. La muette n’a pas peur de la mort ni de la vie. Elle montre une apparence fragile mais il ne faut pas s’y fier. Un jour un chasseur de Carhaix s’est aventuré un peu trop près. Peut-être par curiosité ou tout simplement avec l’espoir de ramener un lapin ou un lièvre. Subitement il a vu deux paires de mâchoires, de ces deux gueules de chien sortait un grognement sinistre. Un peu en retrait une madone habillée en homme un fusil à la main et le doigt sur la détente. La muette bougeait son fusil, cela voulait dire :
    Partez, vous n’avez rien à faire ici. L’homme a fait demi-tour et les chiens n’ont pas bougé d’un millimètre. Quand il s’est retourné la madone n’était plus là. Les promeneurs sont rares, le chemin n’est pas facile, les talus sont hauts, couverts de ronces et d’ajoncs. L’approche est compliquée sans oublier les orties qui sont particulièrement grandes et agressives. On peut contourner Keranezo et arriver par l’ouest en suivant un immense champ. Mais là il faut remonter par le sentier et la pente est abrupte. On imagine le pire alors que ce petit chemin fait de pierres, d’ardoises et de mousse mène tout droit chez Le Dantec en à peine huit cent mètres. Mais on ne voit rien alors on imagine, on se fatigue et on rebrousse chemin. L’accès par l’est est impossible à moins de s’armer d’une volonté sans faille. Par le nord n’en parlons pas : le ruisseau et les marécages ont vite fait de vous esquinter le moral. Keranezo est au milieu de tout ça, un îlot dans la nature, un animal que l’on a un jour domestiqué sans prendre le temps d’apprivoiser ce qu’il y avait autour. Les oiseaux y ont établi leurs colonies : mésanges, rouges-gorges, merles, pigeons, tourterelles, quelques aigrettes à cause du marécage, des corbeaux, des buses et j’en passe. La maladie avait décimé tous les lapins mais ils sont revenus on ne sait comment. Les renards glapissent sous les fenêtres mais ils ne peuvent rien voler car la muette, sa mère et le père Le Dantec en son temps abritent les volailles dans l’ancienne écurie pour la nuit.

     

    François se présente chez Pierre. Il a téléphoné en fin de matinée et il est environ quinze heures. En attendant son ami qui est occupé avec un client il patiente en feuilletant sans conviction des magazines. La secrétaire lui propose un café qu’il refuse. Le bureau de Pierre est à l’étage, un homme en sort visiblement satisfait.
    François, tu peux monter. Il se dirige vers l’escalier sans se presser, monte et s’installe dans le bureau.
    Tu bois un verre ? François refuse poliment et annonce :
    J’ai décidé de vendre le garage. Il ajoute non sans malice :
    Je sais que tu t’intéresses à mon affaire. Pierre s’embrouille un peu et retrouve sa superbe mais François ne le laisse pas prendre son envol.
    Je le vends cent cinquante mille euros et je suis pressé. Pierre a besoin d’air, le prix est très intéressant. - Je suppose que le stock est en plus ? - Tu supposes bien. - Il te faut une réponse quand ? - Tout de suite. Pierre se laisse tomber sur son fauteuil une deuxième fois. Il appelle son banquier, son notaire et il sort son carnet de chèques.
    Cinquante mille maintenant et le solde chez Maître Cantin dans deux mois. Il ajoute :
    Il me faudra au moins un an pour te régler le stock. Les deux hommes se donnent rendez-vous le soir même au restaurant. Pierre comprend que Nicole et Julien ne font pas partie des projets de son ami. Il est vingt-deux heures lorsque François se décide à appeler sa compagne.
    Je suis au restaurant à Paris, je ne suis pas parti comme prévu. Je ne rentre pas. En fait je ne rentrerai plus... Nicole tente un :
    Ce n’est pas possible, tu as gâché cinq ans de ma vie ! François répond :
    Tu as volé cinq ans de la mienne. Nicole s’accroche sans conviction. Elle est un peu sous le choc et répète les mots sans importance d’une vie banale :
    Et tes affaires, tes costumes, tes cravates et le reste ?
    Tu en fais ce que tu veux, je n’en ai pas besoin, tu ne me connais plus, je suis redevenu l’autre...on ne se doit rien sauf le respect. Nicole ajoute :
    C’est fini ? François juge qu’il est judicieux de conclure :
    C’est fini. Et il raccroche. Quand il prend congé de Pierre il est minuit passé. Pendant plus d’une heure il arpente les rues du treizième arrondissement sans but précis. Son téléphone portable annonce un appel, c’est Pierre : - Allô François, je n’arrive toujours pas à dormir, tu es sûr que ça va ? - Oui ça va, je rentre à l’hôtel. - Ma femme est au courant pour Nicole et toi, tu aurais pu dormir à la maison. - Non, je pars demain matin. - François, sur les listes du stock il y a ta Mercedes, c’est une erreur ? - Non, je n’en ai plus besoin. - Tu es sûr ? - Absolument. - Tu n’es pas malade ? François marque un temps d’arrêt avant de répondre :
    Non ça va, on se retrouvera en juillet chez le notaire. Et il ajoute :
    Ne m’appelle plus sur mon portable, je vais te donner mon adresse en Bretagne, là-bas on a pas le téléphone. Pierre tente une dernière fois d’en savoir un peu plus : - Tu es sûr que ça va François ? - Je vais te confier un secret : je n’ai jamais été aussi bien. Il coupe la communication. Il est presque deux heures du matin, il recommence à pleuvoir. François s’abrite dans une petite impasse, il est seul mais à Paris on n’est jamais seul bien longtemps. Il pose son téléphone portable et écrase l’appareil d’un coup de talon. Pour achever le travail il donne un dernier coup de pied dans le gadget qui se déglingue en mille morceaux. Il sort de l’impasse, dénoue machinalement sa cravate et laisse tomber le bout de tissu sur le macadam. Il ouvre le col de sa chemise et respire goulûment l’air pollué de la capitale.

     


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    Extrait de "El Lobo" J-C Lalanne : "Black + El Lobo" 2008

     

     

     

    Merrant c’est un aventurier, une sorte de Don Quichotte africain. Il ne possède rien, il n’a jamais rien possédé. Lorsque ses frères Africains avaient besoin de médicaments le loup s’arrangeait pour « livrer » la marchandise. La provenance nous importait peu et il en était de même pour un tas d’autres choses. Les blancs nous auraient laissés mourir, lui non. Pour les blancs el lobo n’est qu’un voleur, un escroc et un trafiquant mais pour nous les choses ne sont pas aussi simples. C’est bien loin tout ça. Nous avons de ses nouvelles de temps en temps.

    J’apprends que Merrant s’est attardé dans d’autres régions d’Afrique notamment au Sénégal. En fait il ne s’est jamais remis de sa première expérience africaine au Biafra en 1967. On peut même dire que la blessure est loin d’être refermée. À vingt et un ans le loup n’était pas prêt pour ce genre d’expérience et le monde lui est apparu dans toute son horreur. Il fait encore des cauchemars. À partir de là tout s’est déréglé dans sa tête et son éducation judéo-chrétienne ne lui a pas été d’un grand secours. L’échelle des valeurs n’était plus la même. Pour el lobo les humains se divisent en deux catégories : Les gens qui souffrent et les autres. Il n’y a rien de plus représentatif qu’un enfant qui meurt de faim. Le reste c’est de la politique et la politique c’est de la merde car elle débouche le plus souvent sur le meurtre de masse. Le loup a vendu ses services aux uns et aux autres toujours dans le même but même si ses actes sont la preuve de son déséquilibre. Il m’a dit un jour : J’ai toujours cherché ma conscience et je ne l’aie jamais trouvée. Je me suis servi de mon idéalisme comme d’un prétexte pour excuser mes actes. J’ai profité des réseaux sans jamais adhérer à leurs idées que ce soit les communistes, les anarchistes ou autres. Je ne suis qu’un voleur, un trafiquant d’armes, un maître-chanteur. Il n’y a pas chez moi l’ombre d’une conviction politique, je n’ai pas de camarades, pas d’amis. Je ne dois ma survie qu’à ma solitude. Je suis Africain c’est vrai. Ces peuples ont trop souffert pour être malhonnêtes. Mais je suis un Africain adopté pas un enfant naturel, je n’ai donc aucune excuse. Je reconnais être un malfrat et mon action humaniste ne pèse pas lourd dans la balance. À soixante ans on dit la vérité, on n’a pas d’autres choix. El lobo est une légende, une histoire que l’on raconte aux enfants pour les endormir. Les Africains rêvent d’un monde plus juste, d’un monde meilleur alors qu’ils sont condamnés par les blancs depuis longtemps. Les blancs, cette sale race qui leur veut du mal. Pour faire pencher la balance du côté des justes un seul lobo ne suffit pas. Alors on rêve au miracle et l’Africain vole à l’occasion un instant de bonheur. Le personnage du loup est bien étrange. Au début je trouvais que l’image était plutôt flatteuse mais j’ai tout de suite pris mes distances avec cette histoire. Selon Merrant la réalité est bien plus banale : Je n’ai jamais vécu dans le rêve, au contraire. J’ai tout mis en œuvre pour la captation de sommes d’argent plus ou moins importantes. L’utilisation de cet argent c’est une autre affaire. D’ailleurs lorsque je possédais le fruit de mon larcin cela n’avait plus d’intérêt pour moi. El lobo, un malfrat, rien de plus ? Bien sûr je ne peux pas me contenter de cela. Ce serait bien trop simple. Le malfrat est vénal, Merrant n’aime pas l’argent. J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi détaché des biens matériels que lui. Alors pourquoi ne s’est-il pas retiré fortune faite dans un paradis quelconque à l’abri du besoin ? Le témoignage de José Luiz, militant anarchiste à la Fédération Espagnole apporte peut-être quelques éclaircissements : J’ai rencontré Merrant au début des années 70. Il est sympathisant anarchiste depuis 1967 mais on ne peut pas dire qu’il épouse totalement la cause. À dix sept ans le communisme le déçoit, c’est cette déception qui fait de lui un anarchiste de circonstance. Jamais il ne s’est engagé dans une voie politique. Il travaillait sur des « affaires » sensibles pour amasser de l’argent et donnait la priorité à l’humanitaire notamment en Afrique mais aussi en France.

     


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    Extrait de "J'habite chez les gravos" J-C Lalanne 2009

     

    Liberté à crédit. 1994.

     

    A la mémoire de Mohamed Chara.

     

    Ta bouche fermée comme un tombeau Sur les touches noires de ton piano Paris sur Seine, j’ai l’âme en peine Pigalle la blanche pleure le dimanche

     

    Prison béton, prison ballon Maison d’arrêt vite oubliée Le maton qui tape dans les couloirs La lune qui se cache, il est si tard

     

    Prison de l’amour, prison de la mort Demain le jour, demain je sors Derrière les grilles y’a du soleil Y’a même une fille, je me fais la belle

     

    Dehors, dedans on est tous mort Baumettes Marseille je t’aime encore Fleury la nuit, Nantes le jour Milieu pourri, cellule sur cour

     

    Prison de l’amour, prison de la mort Demain le jour, demain je sors Paname chagrin, matin blafard Une pute qu’on aime sur le boulevard

     

    Un peu de sang sur le bitume Entre l’église et le bordel Luis Buñel tranche sous la lune Un œil malin, peut-être le tien

     

    Adieu l’ami des mauvais jours Demain je sors, adieu la cour Cellule béton, barreaux d’acier Rêve de con dans la fumée

     

    Chara est mort dans sa carrée Chara est mort et oublié Moi j’oublie pas qu’ils t’ont buté Adieu l’ami qu’on a crevé

     

    Rêve de singe pour policiers Pasteur Doucet pour les RG Prisons de l’amour, prison de la mort Demain le jour, demain je sors

     

    L’amalgame. Octobre 2006.

     

    En 1789 Madame Démocratie a montré sa tronche, c’était le moment ou jamais. Robespierre et son armée de salauds lui ont coupé la tête. Depuis on parle de la démocratie comme si elle existait, c’est devenu un fantasme. Sarkozy, Royal, Le Pen et une légion de connards essaient de nous faire croire qu’ils sont des démocrates. Moi je dis « OK » en américain, ils sont démocrates comme Pinochet, Poutine, Bush, Mussolini etc. Adolf Hitler disait : « La démocratie c’est comme les juifs ça ne devrait pas exister ». De nos jours on ne tire plus sur les juifs, Dieu soit loué et Mohamed béni. On flingue les « sans-papier » ou on les déporte mais attention : on ne dit pas « déportation » on dit « expulsion », il ne faut pas tout confondre. Un « sans-papier » ne crèvera pas dans un camp de concentration, il crèvera de faim et de désespoir au Soudan ou au Mali. Ce n’est pas la même chose au niveau de la position géographique. Certains enculés de mon espèce font des amalgames, ils confondent les situations, se trompent de guerre et introduisent le lecteur, (surtout les lectrices) en erreur. Prenons un exemple simple extrait de notre univers quotidien : Un enfant Palestinien de sept ans qui meurt couché dans la poussière en se tenant les intestins qui s’échappent de son ventre ouvert et en appelant une dernière fois sa mère. Ce n’est pas la même chose qu’un enfant Irakien de sept ans qui meurt couché dans la poussière en se tenant les intestins qui s’échappent de son ventre ouvert et en appelant une dernière fois sa mère. Les ordures de ma race (en voie de disparition) font un amalgame, c’est très dangereux. Prenons un autre exemple bien de chez nous qui sent bon le camembert, le pinard, le bordel de campagne et la légion d’honneur : Le Pen le SS grabataire propose l’armée comme solution aux problèmes des banlieues et bien Royal et Sarkozy proposent….la même chose et le citoyen comme vous et moi, surtout comme vous l’a dans le cul. « My Way » en américain. Les politiques sont des êtres humains en apparence. Il y a des années de cela ils ne se sont pas fait chier avec la misère. Ils ont construit des cages en forme d’immeubles, ils ont mis les bâtiments les uns sur les autres et ils ont entassé la misère dans des zones prévues à cet effet. Alors forcément il y a promiscuité entre les pauvres et les pauvres. Enfin dès l’instant qu’ils ne viennent pas foutre le bordel à Neuilly. Les salauds de pauvre c’est comme le SIDA ça ne devrait pas exister. Notre cher pays se saoulera bientôt dans l’allégresse d’une liberté retrouvée. Certains n’hésiteront pas à traverser la rue sans une autorisation préalable signée par la préfecture de police. A la vue du flic on éteindra notre clope en baissant les yeux. Le petit père du peuple nous parlera en direct via l’écran plasma. De très grands artistes seront en pleine lumière, Michel Sardou, Mireille Mathieu… Excusez-moi ça m’a échappé. Voyez cette France courageuse qui n’hésite pas à montrer du doigt le vilain « sans-papier » qui n’a rien à faire chez nous. Moi-même je demanderai pardon pour mes paroles et mes actes infâmes. Un jour de beuverie sentimentale à l’occasion d’un pèlerinage à Colombey-les-Deux-Églises, j’ai fait pipi sur la tombe du général De Gaule en chantant La digue du cul (chant révolutionnaire breton). C’est une honte. Par ailleurs n’ayant pas trouvé la tombe du maréchal Pétain j’ai fini par me chier dessus en chantant : Ne m’appelez plus jamais France de Michel Sardou. Excusez-moi. L’autre soir je me caressais en regardant une photo de Christine Boutin en porte-jarretelles, chacun son vice, moi c’est la Christine. Je coulais tranquillement un bronze dans mes chiottes bio, bref je chiais dans la sciure en gueulant : « L’élection non, l’érection oui ! Je crois en toi mon Dieu, je crois en toi… ». Bon, ça suffit pour aujourd’hui.

     





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