• Black + El Lobo

     

    Extrait de "El Lobo" J-C Lalanne : "Black + El Lobo" 2008

     

     

     

    Merrant c’est un aventurier, une sorte de Don Quichotte africain. Il ne possède rien, il n’a jamais rien possédé. Lorsque ses frères Africains avaient besoin de médicaments le loup s’arrangeait pour « livrer » la marchandise. La provenance nous importait peu et il en était de même pour un tas d’autres choses. Les blancs nous auraient laissés mourir, lui non. Pour les blancs el lobo n’est qu’un voleur, un escroc et un trafiquant mais pour nous les choses ne sont pas aussi simples. C’est bien loin tout ça. Nous avons de ses nouvelles de temps en temps.

    J’apprends que Merrant s’est attardé dans d’autres régions d’Afrique notamment au Sénégal. En fait il ne s’est jamais remis de sa première expérience africaine au Biafra en 1967. On peut même dire que la blessure est loin d’être refermée. À vingt et un ans le loup n’était pas prêt pour ce genre d’expérience et le monde lui est apparu dans toute son horreur. Il fait encore des cauchemars. À partir de là tout s’est déréglé dans sa tête et son éducation judéo-chrétienne ne lui a pas été d’un grand secours. L’échelle des valeurs n’était plus la même. Pour el lobo les humains se divisent en deux catégories : Les gens qui souffrent et les autres. Il n’y a rien de plus représentatif qu’un enfant qui meurt de faim. Le reste c’est de la politique et la politique c’est de la merde car elle débouche le plus souvent sur le meurtre de masse. Le loup a vendu ses services aux uns et aux autres toujours dans le même but même si ses actes sont la preuve de son déséquilibre. Il m’a dit un jour : J’ai toujours cherché ma conscience et je ne l’aie jamais trouvée. Je me suis servi de mon idéalisme comme d’un prétexte pour excuser mes actes. J’ai profité des réseaux sans jamais adhérer à leurs idées que ce soit les communistes, les anarchistes ou autres. Je ne suis qu’un voleur, un trafiquant d’armes, un maître-chanteur. Il n’y a pas chez moi l’ombre d’une conviction politique, je n’ai pas de camarades, pas d’amis. Je ne dois ma survie qu’à ma solitude. Je suis Africain c’est vrai. Ces peuples ont trop souffert pour être malhonnêtes. Mais je suis un Africain adopté pas un enfant naturel, je n’ai donc aucune excuse. Je reconnais être un malfrat et mon action humaniste ne pèse pas lourd dans la balance. À soixante ans on dit la vérité, on n’a pas d’autres choix. El lobo est une légende, une histoire que l’on raconte aux enfants pour les endormir. Les Africains rêvent d’un monde plus juste, d’un monde meilleur alors qu’ils sont condamnés par les blancs depuis longtemps. Les blancs, cette sale race qui leur veut du mal. Pour faire pencher la balance du côté des justes un seul lobo ne suffit pas. Alors on rêve au miracle et l’Africain vole à l’occasion un instant de bonheur. Le personnage du loup est bien étrange. Au début je trouvais que l’image était plutôt flatteuse mais j’ai tout de suite pris mes distances avec cette histoire. Selon Merrant la réalité est bien plus banale : Je n’ai jamais vécu dans le rêve, au contraire. J’ai tout mis en œuvre pour la captation de sommes d’argent plus ou moins importantes. L’utilisation de cet argent c’est une autre affaire. D’ailleurs lorsque je possédais le fruit de mon larcin cela n’avait plus d’intérêt pour moi. El lobo, un malfrat, rien de plus ? Bien sûr je ne peux pas me contenter de cela. Ce serait bien trop simple. Le malfrat est vénal, Merrant n’aime pas l’argent. J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi détaché des biens matériels que lui. Alors pourquoi ne s’est-il pas retiré fortune faite dans un paradis quelconque à l’abri du besoin ? Le témoignage de José Luiz, militant anarchiste à la Fédération Espagnole apporte peut-être quelques éclaircissements : J’ai rencontré Merrant au début des années 70. Il est sympathisant anarchiste depuis 1967 mais on ne peut pas dire qu’il épouse totalement la cause. À dix sept ans le communisme le déçoit, c’est cette déception qui fait de lui un anarchiste de circonstance. Jamais il ne s’est engagé dans une voie politique. Il travaillait sur des « affaires » sensibles pour amasser de l’argent et donnait la priorité à l’humanitaire notamment en Afrique mais aussi en France.